Les palmiers occupent une place essentielle dans les écosystèmes et les sociétés ouest-africaines, mais la plupart des espèces indigènes restent encore mal connues et vulnérables, voire menacées d’extinction face à la déforestation, la surexploitation et le changement climatique. Le projet Multipalms a pour ambition de mieux documenter leur diversité, leur biologie et leurs usages afin de soutenir leur conservation.
Multipalms, un projet soutenu par la Fondation Audemars Piguet pour les Arbres
Le projet Multipalms, lancé en 2020 en partenariat avec des universités et instituts scientifiques du Bénin, de Côte d’Ivoire et du Ghana, et financé par la Fondation Audemars Piguet pour les Arbres, s’inscrit dans un contexte de forte vulnérabilité des palmiers indigènes d’Afrique de l’Ouest.
Sur les 68 espèces recensées sur le continent africain, dont 38 présentes dans cette région, près de 90% poussent encore exclusivement à l’état sauvage dans les savanes et les forêts humides. 80% de ces espèces font l’objet de récoltes, plus ou moins actives, pour des cannes (rotins), des fibres (raphias), des sèves (rôniers, dattiers, etc.), des fruits (rôniers) et beaucoup d’autres artefacts pour la construction, la protection, la médecine et l’alimentation traditionnelles, ou encore les rituels et la spiritualité.
Leur régénération naturelle est lente, ce qui les rend particulièrement vulnérables à la surexploitation, à la déforestation et aux impacts du changement climatique. Au moins trois de ces espèces sont même menacées d’extinction si des mesures de conservation ne sont pas mises en place de manière urgente.
À l’exception du palmier à huile (Elaeis guineensis), du dattier (Phoenix dactylifera) et du cocotier (Cocos nucifera), les palmiers ouest-africains, parmi lesquels les rôniers (dont Borassus aethiopum), les raphias (dont Raphia hookeri), les palmiers doums (dont Hyphaene compressa) ou encore le groupe des rotins (Laccosperma, Eremospatha, Calamus, etc.), restent entièrement exploités – en raison de leur grande importance socio-économique en milieu rural – à partir de populations sauvages, souvent très menacées. Ils demeurent cependant mal connus sur les plans botanique, écologique et ethnobotanique.
L’objectif de ce projet est ainsi de documenter la biologie, l’écologie et les usages des palmiers ouest-africains, afin de contribuer à leur conservation et à leur gestion durable par les populations locales, pour qu’elles bénéficient de la ressource «palmiers» à long terme.
Pour cela, Multipalms vise à renforcer les connaissances scientifiques, à préserver la diversité morphologique, écologique et génétique de ces espèces et à développer des programmes de domestication et de multiplication, notamment par la mise en place de pépinières et la définition de protocoles vulgarisés de mise en culture et de réintroduction dans la nature. Ces actions doivent permettre de soutenir le reboisement, l’agroforesterie et la restauration écologique, tout en maintenant la biodiversité régionale et une exploitation économique durable des ressources pour les cueilleurs et les artisans. Le projet ambitionne également de former une nouvelle génération de scientifiques capables de poursuivre et d’amplifier ces efforts de conservation et leur durabilité.
Cette dynamique a permis de tisser des partenariats institutionnels solides à partir du CSRS (Centre Suisse de Recherches Scientifiques) en Côte d’Ivoire, les universités nationales des pays concernés et de créer l’ONG PALMS (Plants and Animals Life for Man Survival) susceptible d’appliquer, de vulgariser et de diffuser les résultats scientifiques du projet.
Perspectives et résultats
Depuis son lancement, le projet a permis la collecte de milliers de graines in situ (directement dans leur environnement naturel), la construction de serres et d’ombrières dans des jardins botaniques universitaires pour la culture expérimentale, la production et la multiplication ex situ de plants destinés à être réintroduits en zones contrôlées.
Des protocoles scientifiques reproductibles ont été développés par les étudiants associés au projet afin de diminuer les temps de dormance des graines, d’améliorer les taux de germination et d’encourager une croissance accélérée des plantules. Vulgarisés, ces protocoles offrent de nouvelles perspectives aux différents représentants de la chaîne économique pour la multiplication et la mise en culture de plusieurs espèces utiles menacées, en particulier les agriculteurs souvent asservis à des cultures coloniales d’exportation (cacao, hévéa, teck, palmiers à huile industriels).
Ces travaux s’accompagnent d’une documentation approfondie des filières de valorisation des produits palmiers et d’actions de sensibilisation et d’éducation environnementale menées auprès des écoles et des communautés utilisatrices locales (récolteurs de matières premières et artisans transformateurs). Les pépinières et ombrières du projet Multipalms font désormais office de plateformes pédagogiques, dédiées à la conservation des palmiers menacés et à la préservation de leurs biotopes, en particulier en Côte d’Ivoire et au Bénin.
Malgré les efforts considérables déployés à ce jour en Afrique de l’Ouest, une documentation approfondie de la biologie et de l’ethnobotanique des espèces concernées reste une tâche colossale à l’échelle du continent. C’est pourquoi, durant l’été 2025, le projet Multipalms a aussi initié la création d’AFNOPS (African Network of Palm Scientists), un réseau scientifique qui coordonne les travaux de recherche menés par plusieurs équipes affiliées à des universités africaines. Ainsi, AFNOPS a pour objectif de promouvoir les études botaniques, ethnobotaniques et de conservation des espèces de palmiers à l’échelle continentale, y compris à Madagascar.
La coordination de ces efforts vise à explorer des pistes pour une utilisation durable de la ressource «palmiers», qui revêt une importance capitale pour les populations locales. Ces efforts sont soutenus par l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) et le BGCI (Botanic Gardens Conservation International), organismes internationaux fédérateurs, dont les sièges africains se situent à Nairobi, au Kenya.
Au-delà de la recherche appliquée, Multipalms joue un rôle clé dans le renforcement des capacités scientifiques régionales, en formant une nouvelle génération de chercheurs et chercheuses, au niveau du master et du doctorat, au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Ghana et même au-delà (Cap-Vert, Sierra Leone, Éthiopie, etc.).
En conjuguant science, conservation et valorisation des savoirs traditionnels, le projet contribue à préserver la biodiversité végétale et à promouvoir un modèle durable de gestion des palmiers en Afrique de l’Ouest, au bénéfice des populations et des écosystèmes.
Le prix Eremitage récompense Multipalms
L’équipe représentant Multipalms, lauréate de l’édition 2025 du Prix Centre Suisse de Recherches Scientifiques (CSRS) - Eremitage pour la Recherche Scientifique en Partenariat, a reçu son prix, jeudi 26 février 2026, au siège du CSRS en Côte d’Ivoire. Elle était composée du Dr Doudjo Ouattara, enseignant-chercheur à l’Université Nangui Abrogoua (UNA), coordinateur du projet Multipalms en Afrique, et de Fred Stauffer, conservateur au Jardin botanique de Genève, responsable scientifique du projet en Suisse.
Les travaux primés portent sur «15 ans d’études des palmiers en Afrique de l’Ouest». Le jury a indiqué que les recherches menées sur la botanique et la diversité des palmiers en Afrique de l’Ouest ont donné lieu à plusieurs publications scientifiques, à la formation d’étudiants, du niveau licence au doctorat, ainsi qu’à la mise en place d’un centre de formation environnementale, le «Jardin des palmiers» à Divo (Côte d’Ivoire), dédié à la conservation de ces espèces. À relever que le projet «Palmiers solidaires», qui est à l’origine du jardin éducatif des palmiers de Divo, était soutenu, dès 2015, par le Fonds de coopération et le Jardin botanique de la Ville de Genève.
Créé en 2001 à l’occasion du cinquantenaire du CSRS, ce prix est décerné tous les deux ans par la Fondation pour le CSRS et à partir de 2011, attribué avec le soutien financier du Fonds bâlois Eremitage en Suisse. Il vise à honorer les chercheurs pour l’excellence de leur contribution à la recherche en partenariat entre des institutions scientifiques suisses et en Côte d‘Ivoire et/ou dans des pays d’Afrique de l’Ouest. Il est, en outre, décerné pour des travaux de haut niveau ayant débouché sur des publications importantes ou des applications novatrices remarquables.
Selon la direction du CSRS-CI, ce prix est un symbole d’intégration, de la volonté de travailler et de trouver ensemble, en d’autres termes, un projet où le partenariat est essentiel.
Palmiers solidaires, Multipalms et toutes les équipes dédiées, en Afrique et en Suisse sont très honorées par ce prix. Elles remercient la Fondation Audemars Piguet pour les Arbres pour son soutien financier.
Didier J. Roguet est ethnobotaniste, conservateur honoraire du Jardin botanique de Genève, Officier de l’ordre du mérite de l’éducation nationale ivoirienne.
Ce texte est proposé grâce à la collaboration de Fred Stauffer, conservateur et palmologue au Jardin botanique de Genève, responsable scientifique du projet Multipalms en Suisse.
Légendes des images du carrousel:
1. Récolte de vin de palme sur rônier (Côte d'Ivoire)
2. Pépinière de production de palmiers
3. Pressage d'un échantillon de palmier
4. Remise du prix Eremitage (CSRS)